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Lundi 10 décembre 2007
Le Pet Qui Noie                                                                                 

   baignoire.jpg

Mon vieil ami le docteur Maurucéchet m’a bien surpris tantôt en m’invitant à dîner aux Trois Gascons, un estaminet certes honnête, mais à la table peu propice aux tergiversations concernant le choix du menu. Ici la carte tiendrait sur un timbre poste à 10 centimes. En effet, cet estanguet gascon au cœur de la capitale ne propose qu’une seule nourriture terrestre : le cassoulet à l’ancienne.

 Intrigué par cette étrange invitation, je ne pus que m’empresser d’y répondre. (Les lecteurs connaissent bien ma terrible appétence pour l’aventure gastronomique). C’est donc aux environs de huit heures que je retrouvais mon vieux compagnon Maurucéchet, assis devant une table rustique surmontée d’un pichet de vin du Languedoc.

 Une fois le plaisir des retrouvailles épuisé, je me permis de le questionner à propos de l’originalité de son invitation.

 - Voyez-vous, cher ami, je voulais vous replacer dans le cadre du drame.

 - Très aimable à vous, docteur, mais vous me voyez tout aussi éberlué qu’un lapin albinos pris dans le filet d’un pécheur d’anguille.

 - Bien sûr, bien sûr, mais laissons cela pour l’instant et dégustons ce délicieux cassoulet.

 Mon indécision habituelle vis-à-vis des féculents sudouestiens fut vite vaincue. J’en avalais sans coup férir trois assiettes, accompagnées de franches lichées de divers nectars, qui nous permirent de faire le tour de France assis sur une bonne chaise.

 J’allumai alors un cigare et me laissai lentement glisser dans une douce béatitude, lorsque la voix de mon vieil ami me ramena brutalement aux chagrins de notre terrestre royaume.

 - Bau milhou peta en coumpagno que mouri soul, me dit-il du ton du croque-mort prescrivant une aspirine à un cadavre.

 - Certes, cher ami, mais pourriez vous être moins opaque ?

 - Bien entendu, comptez-vous prendre un bain ce soir ?

 Je dois avouer (bien que ce ne soit nullement mon attitude habituelle) que d’alarmantes pensées inondèrent mon pauvre esprit à propos de la santé mentale de mon ami. Le matin même, j’avais parcouru un article dans le New and Academic Happy Scientist, décrivant l’étrange comportement d’une écrevisse turque à pattes grêles. Celle-ci artistiquement placée sur l’étal d’un écailler du nord de Londres, avait soudain entonné La Marseillaise, avant de s’enfuir en réclamant l’asile politique à notre douce République. Aux dernières nouvelles, le cuisinier de l’ambassade attendait toujours.

 - Allez-vous bien, cher docteur ?

 - Tout à fait bien, je vous l’assure. Je comprends évidemment que mes petites devinettes vous aient fait douter de mon intégrité psychique. Si je vous ai invité ici, c’est pour vous conter une étrange énigme, que j’ai eu la joie de résoudre hier.

 Hier soir, à dix heures dix, je fus appelé par notre ami commun, le diligent commissaire Bourmaigre. Il avait été requis par un urgent pneumatique concernant un jeune homme trouvé noyé dans son bain. Tout laissait penser à un suicide, mais bien entendu, l’administration, notre grande et sage administration, réclamait une constatation suivie d’un certificat rédigé par un médecin agréé et certifié. En bref par moi. Je dois avouer que je penchais pour l’hypothèse Bourmaigre, mais je fis quand même transférer le corps à la morgue. Et quelle ne fut pas ma surprise quand, ouvrant les poumons du pauvre hère, je n’y trouvai aucune goutte d’eau. Notre noyé ne s’était pas noyé et pourtant, il était bel et bien mort.

 - Peut-être avait-il absorbé quelques un de ces forts somnifères que nous délivrent avec libéralité nos nombreuses officines médicinales ?

- Aucune trace dans le sang, les urines et les divers fluides corporels dont je vous épargnerai l’énumération.

 - Crise cardiaque alors ?

 - Impossible. Il avait un vrai cœur de cosaque abstinent. Ce sont les meilleurs d’après la faculté.

 - Alors, alors ?

 - Alors, j’ai mené mon enquête. Et j’ai trouvé. Ce pauvre garçon après plusieurs jours de jeun avait réuni toutes ses maigres économies pour s’offrir un repas digne de gargantua. C’est ainsi que le restaurant même où nous nous trouvons ce soir accueillit hier les agapes de mon immergé patient. Le cuisinier ne l’oubliera jamais. Sa marmite pour la première fois était vide à neuf heures. A tel point qu’il dut refuser toute nouvelle clientèle.

 - Mais quel rapport avec le décès ?

 - Songez à la question que je vous ai posée tout à l’heure. Imaginez notre jeune homme rassasié, retrouvant son logis et comme ultime supplément à son bonheur, se glissant dans un bain bien chaud. Imaginez la combinaison d’une atmosphère chaude et humide et de la consommation de nombreuses assiettes de cassoulet à l’ancienne. Le méthane, mon cher, le méthane et le plaisir enfantin de flatuler sous l’eau. Or le méthane étant peu miscible dans l’eau, les bulles, selon les lois d’Archimède montent à la surface et y explosent, chacune chassant de l’air le précieux oxygène. Notre homme est donc mort asphyxié.

 - Une sorte de suicide aussi gastronomique qu’involontaire ?

 - Nommez le comme vous le souhaitez, mais si vous comptez vous baigner ce soir, laissez la fenêtre ouverte, mon cher, et surtout n’oubliez pas ce précieux dicton gascon :  mieux vaut péter en compagnie que mourir seul.

Par Fabrice
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